La littérature sous caféine


mardi 28 septembre 2010

"Une méditation nostalgique sur la fin de l'âge industriel en Europe" (Michel Houellebecq, La carte et le territoire)



Quelques remarques sur le dernier roman de Houellebecq (Flammarion, septembre 2010) (premières remarques ICI) :

- Les première et deuxième parties donnent toute leur ampleur au roman. On y suit les étapes de la carrière du peintre Jed Martin (de l’invention de Houellebecq, semble-t-il, et constituant ce qu’on pourrait appeler une autobiographie par projection). Deux phases notamment ont fait son succès : son travail photographique à partir des cartes Michelin, ses grands tableaux consacrés aux métiers contemporains et aux grandes figures de l’art et de l’économie.

Ces pages-là sont d’une excellente facture, et l’on retrouve l’ironie de l’auteur de Plateforme, son désespoir latent, son « manque d’attache à la vie », souvent évoqué dans le roman, mais dilués dans une vaste série de digressions sur le sens de l’art, l’évolution économique de la France, l’importance des objets manufacturés dans nos vies… A cet égard, comme on peut le lire en abyme dans la dernière page du roman, une page qui fait la synthèse du travail de Jed Martin mais dont on devine qu’il pourrait s’agir du travail de Houellebecq lui-même, « l’œuvre (…) peut être ainsi vue comme une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe ».

Et c’est la grande force de ce roman que de traiter d’un sujet aussi peu glamour, en apparence, que le déclin industriel, mais de le faire avec un sentiment si poignant de désespoir. Peut-être un Houellebecq plus jeune n’aurait-il pas osé s’attaquer à ce thème-là. Peut-être a-t-il fallu quinze ans de carrière sulfureuse, de scandales divers et d’installation progressive dans le paysage littéraire pour qu’une audience maximale puisse être réservée à un projet si audacieux.

- A cet égard, j’ai du mal à ne pas penser à DeLillo (que j'ai récemment vu en signature à la librarie L'Arbre à Lettres), dont l’écriture et les thèmes sont différents, bien sûr, mais qui a lui aussi le culot d’aborder des thèmes à première vue rebutants, ou bien étonnamment sérieux et cérébraux – je pense par exemple au traitement des déchets abordé dans Outremonde.

- Autre tour de force : le portrait de quelques figures du paysage médiatique français, comme l’éloge de Jean-Pierre Pernaud, génialement à contrepied de tout ce qu’il est en usage de penser dans les « milieux de bon goût ».

- A propos de goût, Houellebecq commet d’ailleurs quelques fautes, comme on en a l’habitude. Je pense par exemple à ce court passage, « Jed décida, finalement, de sortir les profiteroles. (…) Il en prit une, la fit tourner entre ses doigts, la considérant avec autant d’intérêt qu’il l’aurait fait d’une crotte de chien ; mais il la mit, finalement, dans sa bouche. » Ou bien à une scène de beuverie chez TF1, qui s’achève par la vision d’un Patrick Le Lay rampant au sol, le front en sang, à laquelle on a du mal à croire (page 247).

- Je me suis amusé à relever deux occurrences du mot « pénible », mot si fréquent dans les précédents romans de Houellebecq, et qui me semble être le mot le plus représentatif de son œuvre (désignant non pas l’effet sur le lecteur, bien sûr, mais un certain mal de vivre dont tous les personnages de Michel sont emprunts).

- En revanche, je suis nettement moins convaincu par la troisième et dernière partie, qui bascule dans le roman policier (l’atroce assassinat du personnage Houellebecq lui-même). J’avais déjà remarqué la difficulté qu’avait Houellebecq à finir ses romans, et son plaisir à proposer des conclusions sanglantes, voire apocalyptiques : la pathétique tentative de meurtre raciste dans Extension du domaine de la lutte (peu crédible), l’attentat islamiste de Plateforme (inutile ?). Là nous avons droit à une enquête, à l’apparition d’un nouveau personnage sous les traits d’un policier désabusé, comme il se doit, et je trouve que cela donne des pages plus banales et qui souffrent de la comparaison avec les maîtres du genre. Je me suis surpris à être tenté de passer des paragraphes, un comble pour un auteur dont je quête par ailleurs fébrilement chacune des interventions. Je serais très curieux de savoir ce que Houellebecq lui-même, dont je trouve par ailleurs le goût littéraire très sûr (il est souvent brillant dans ses analyses), dirait des chutes de ses propres romans. De quelle manière les justifierait-il ?

- Attendre cinq années pour le prochain opus (l’écart entre La possibilité d’une île et La carte et le territoire), ce sera long…

lundi 13 septembre 2010

Cynisme, please ! (Houellebecq, "La carte et le territoire")



Rentrée littéraire 2010 (3)

J’entame ma lecture du dernier roman de Michel Houellebecq, La carte et le territoire, tout juste paru, très attendu par la critique et beaucoup célébré depuis sa sortie (à l’exception notable de Tahar Ben Jelloun, membre du Jury Goncourt). Je vais égrener sur ce blog quelques impressions de lecture au fur et à mesure que j’avancerai dans le livre.

A propos des 50 premières pages :

- Dans l’ouverture du roman (les 30 pages précédant la première partie), on retrouve un thème à peine esquissé mais que je trouve très frappant chez Houellebecq parce qu’il existait déjà en filigrane dans la première partie de Plateforme (et des Particules élémentaires, si mes souvenirs sont bons), et que peu de critiques, peu de lecteurs ont abordé dans leurs commentaires : le thème de la violence urbaine, omniprésente dans les environs de Paris. Ce sont des allusions que Houellebecq développe peu, théorise à peine, mais qui donnent à ses romans une étrange tonalité de tragédie triste, de fatalité sordide. Je suis curieux de voir s’il va pousser plus loin dans ce roman le traitement de cette thématique (il semble que oui, si l’on se fie au dénouement du livre annoncé dans tel ou tel article).

« Il avait d’abord fallu renforcer le mur d’enceinte, le surmonter d’un grillage électrifié, installer un système de vidéosurveillance relié au commissariat, tout cela pour que son père puisse errer solitairement dans douze pièces inchauffables où personne ne venait jamais, à l’exception de Jed, à chaque réveillon de Noël. Depuis longtemps les commerces de proximité avaient disparu, et il était impossible de sortir à pied dans les rues avoisinantes – les agressions contre les voitures, même, n’étaient pas rares aux feux rouges. » (Page 18)

- On retrouve le ton bien rôdé par Houellebecq d’ironie dérisoire, d’humour pince-sans-rire, de cynisme soft, de désinvolture sexuelle. Cependant cette attaque du roman peut désarçonner le fanatique de Houellebecq qui la trouvera singulièrement apaisée. Les quelques aperçus de la vie du protagonsite, Jed, un artiste peintre, se déroulent sans logique apparente, sans coup d’éclat, sans désespoir marqué, avec une relative banalité (ce qui fait son charme). On pourrait parler d’une tonalité mineure. J’espère que la suite s’écrira dans un registre plus affirmé, plus contrasté, sans quoi le roman prendrait le risque d’être le roman le plus fade de l’auteur. Mais je reste confiant.

« Après son entrée en maison de retraite médicalisée, l’ancien senior – devenu, de manière enfin irréfutable, un vieux – se retrouve un peu dans la position de l’enfant pensionnaire. Parfois, il a des visites : c’est alors le bonheur, il peut découvrir le monde, manger des Pépito et rencontrer le clown Ronald MacDonald. » (page 25)

- Autre clin d’œil, me semble-t-il, à ses romans précédents : la brève évocation de l’atmosphère cruelle des cours de récréation. C’est très drôle, comme d’habitude, mais c’est aussi déjà lu…

- L’aspect le plus convaincant de ces 50 premières pages, ce sont les développements sur le travail de Jed et sur le rôle de l’art dans la société. De bonne tenue, ces considérations préparent, je l’espère, quelques-unes de ces éclairantes digressions mi-sociologiques, mi-philosophiques dont Houellebecq a le secret.

vendredi 10 septembre 2010

Jouir de la technique (Olivier Cadiot, "Un mage en été")


Olivier Cadiot - Un mage en été (Mediapart)
envoyé par Mediapart. - L'info video en direct.

Très belle lecture, hier soir, d’Olivier Cadiot à la librairie L’Atelier (Jourdain, Paris 20). Le poète-romancier-dramaturge (comment se désigne-t-il lui-même ?) a présenté son dernier livre, Un mage en été (P.O.L., …) (par ailleurs adapté pour la scène, il y a quelques semaines, au festival d'Avignon), expliquant sa genèse avant d’en lire quelques extraits de manière très drôle et inspirée.

Pour une raison dont le souvenir m'échappe, Olivier Cadiot a évoqué dans sa courte introduction, savamment improvisée, l’effet de surprise que lui réservaient parfois les photos dans Libération : dans une page c’est une photo d’actualité, dans la suivante une photo d’art et pendant quelques secondes le lecteur a le réflexe de penser que cette seconde photo, plus étrange, plus originale, et même parfois plus délirante, se rapporte également à l’actualité. Erreur ! C’est une vision d’artiste, et l’immersion de ce fantasme coloré dans un quotidien consacré à l’actualité lui confère une curieuse poésie, lui donne comme une patine de réalité.

La lecture fut ensuite un régal, et j’ai eu le plaisir de découvrir une dimension qui m’avait échappé chez Cadiot, ou que je n’avais pas soupçonnée si profonde : la poétisation de la technique, la révélation de la magie du quotidien, l’utilisation d’un vocabulaire délicieusement mécanique dans le cadre de rêveries sur le bonheur, le bien-être, l’ubiquité… Je n’avais jamais connu de manière aussi précise et jouissive la sensation que la poésie pouvait s’emparer des aspects les plus aboutis de notre modernité pour la célébrer, se l’approprier, jouir des possibilités presque infinies de rêve qu’elle nous offre.

Mais j’avoue n’être qu’aux balbutiements de ma découverte de l’œuvre de Cadiot (j’ai vu deux pièces adaptées de ses textes et parcouru quelques petits livres)

"Le cinéma c'est bien.
(...) Allons-y. Quelle souplesse. Adaptabilité. Modernité. Efficacité. On fait ce qu'on veut, filmer les angles, plonger sous la peau, on va partout, on peut avoir des yeux derrière la tête, et sortir de soi pour se voir... du dessus. Comme ça. C'est très pratique, on voit un paysage plus grand qu'on ne l'imaginait, ah je ne savais pas qu'il y avait tant de vert ici ! On dirait un paysage abandonné. Un énorme fouillis végétal. On s'installe, on tourne, on regarde. Un bord de rivière. Un vrai labyrinthe
." (Un mage en été, page 19)

dimanche 5 septembre 2010

L'angoisse du dimanche soir


Olivier Adam et Luc Blanvillain
envoyé par franceinter. - L'info internationale vidéo.

J’ai pris l’habitude de lire chaque roman d’Olivier Adam depuis que son recueil de nouvelles Passer l’hiver m’avait fait forte impression – je l’avais trouvé d’une surprenante densité émotionnelle. Depuis, il a rencontré un succès croissant avec des textes plus amples, des romans graves et sensibles. La qualité de l’écriture est toujours là, mais on y perd en tension romanesque à mon goût (je n’ai même pas fini ma lecture de A l’abri de rien). Je ne peux pas m’empêcher de penser à Maupassant, génie du texte court mais plus à la peine dans le roman (je m’apprête cependant à lire Fort comme la mort, le dernier roman de l’auteur de Bel-Ami, dont le titre m’ensorcelle).

J’achève ma lecture de l’avant-dernier livre d’Olivier Adam, Des vents contraires (Editions de l’Olivier, 2008 / Points, 2010) (le narrateur retourne dans la ville de son enfance, Saint-Malo, après la disparition de sa femme...), et je suis frappé par la permanence de certains thèmes obsessionnels comme ceux de la dépression, de l’absence, de la rupture… A cet égard, Olivier Adam mériterait davantage que Houellebecq encore le qualificatif de romancier dépressif (ce n’est pas un défaut, loin s’en faut). Les plus belles pages sont presque systématiquement consacrées à la tristesse, à l’angoisse, aux sentiments d’échec et d’absurde, à l’absence d’espoir, à l’alcool et à la solitude.

Une page m’a fait sourire : celle qui parle de l’angoisse du dimanche soir, une angoisse largement partagée, et que je connaissais, de manière aigüe, collégien – j’ai la chance d’en être débarrassé depuis que je ne travaille plus le lundi…

« La sourde angoisse des dimanches soir est retombée sur tout ça comme un voile. Ca ne m’a pas alarmé. Le lendemain l’école reprenait et ce serait mon premier jour, c’était même rassurant d’être pris à la gorge par un sentiment si familier, identifiable et dont on connaissait la source. Une sensation qui vous remontait de l’enfance, en pyjama les cheveux mouillés on dînait devant la télévision, après les frites du samedi midi les hot-dogs du soir et le rôti du dimanche le repas lui-même avait quelque chose d’austère et indiquait qu’on reprenait le cours des choses, devant notre assiette tout nous paraissait soudain rétrécir, nos poumons la dimension des pièces, le temps lui-même. Une tristesse diffuse nous collait aux pattes jusqu’au coucher et des années plus tard, alors même que je n’aurais plus à me rendre nulle part, ni dans aucun bureau ni dans aucune classe, alors que rien de précis ne permettrait de différencier le lundi du dimanche, le même sentiment me viendrait, d’air raréfié et de ventre noué. » (p 41).

Une phrase, plus loin, m’a particulièrement touché :

« Le concret nous cimente, le quotidien nous lie, l’espace nous colle les uns aux autres, et on s’aime d’un amour étrange, inconditionnel, d’une tendresse injustifiable et profonde, qui ne prend pourtant sa source qu’aux lisières. » (p 54)

J’aime cette expression d’ « amour étrange, inconditionnel », même si tout amour garde sa part d’étrangeté, bien sûr.