La littérature sous caféine


dimanche 23 novembre 2008

Kant et Nietzsche sont dans une matrice... (Keanu Reeves et Badiou)



Je consomme beaucoup de films, toutes catégories confondues : films d'art et d'essai roumains, block-busters à l'américaine... Et je vais d'ailleurs voir à peu près tous les films considérés comme pur divertissement, toutes ces productions que l'on gonfle aux amphets, que l'on shoote au pitch...

(Cet été, je me suis d'ailleurs fait un plaisir d'aller voir tout ce qui passait en la matière, et la plus grande réussite me semble être un film passé quasiment inaperçu, Wanted)

Le plaisir en est physique, évidemment, mais pas seulement : les scénarios sont travaillés, beaucoup plus qu'on ne veut le dire, et me rappellent souvent les éblouissements que je pouvais connaître, adolescent, devant certains chef-d'oeuvres du roman de science-fiction, du roman d'aventures ou du roman policier.

Pas étonnant dans ces conditions que Matrix, inspiré d'ailleurs de classiques de la science-fiction comme ceux de Gibson, et saturé de références philosophiques et religieuses, ait donné lieu au très sérieux Matrix, machine philosophique, ouvrage collectif publié en 2004 chez Ellipse, contenant toute une série d'articles ayant pour ambition de décrypter les constructions philosophiques cachées par cet apparent film pour adolescents, en réalité véritable "film d'action intellectuel", comme le précise la quatrième de couverture.

On lira notamment avec intérêt l'article d'Alain Badiou, Dialectiques de la fable, distinguant trois archétypes dans le genre du film de Science-Fiction (Cube, EXistenZ et Matrix) et les rattachant à quelques-uns des plus grands penseurs de l'histoire de la philosophie. Badiou légitime de cette manière le plaisir que peut ressentir un lettré devant les smash hits du grand écran. Vu l'âge d'or des séries made in USA que nous vivons à l'heure actuelle, je ne m'étonnerais pas qu'un prochain volume décrypte pour nous les vertiges de la mauvaise foi sartrienne dans les tourments des naufragés de Lost, ou la présence obsédante du simulacre à la Baudrillard dans les aventures érotico-épiques des chirurgiens esthétiques de Nip/Tuck.

"Cube traite la question : qu'est-ce qu'un sujet, si la totalité du monde naturel lui est retirée ? Disons que cette enquête est kantienne, transcendantale : que se passe-t-il si on modifie de fond en comble les conditions minimales de l'expérience ? (...)
Matrix traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui lutte pour échapper à l'esclavage du semblant, lui-même forme subjectivée de l'esclavage biologique ? Ce programme est évidemment platonicien : comment sortir de la Caverne ?
EXistenZ traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui ne peut s'assurer, s'agissant du monde qui l'entoure, d'une clause ferme d'existence objective ? Qu'est-ce qu'en somme que le sujet de l'épochè transcendantale, de la suspension du jugement d'existence, au profit du seul flux de la conscience représentative
?" (Extrait de Matrix, Machine philosophique, p125)

dimanche 9 novembre 2008

Le plaisir de mettre des mots sur les intuitions (Zizek et la notion de "limite impossible")



A l'âge de vingt ans, j'étais obsédé par l'idée de "tension vers l'infini" : aidé en cela par quelques cours de statistiques en école de commerce, et par quelques lectures de philo mal digérées, j'avais en tête le schéma d'une courbe approchant, en asymptote, une limite horizontale (désignée sur le dessin ci-dessus par "y=3"). Cette courbe représentait pour moi la connaissance humaine élargissant constamment la masse de ce qu'elle connaît, s'approchant de plus en plus de l'infini de tout ce qu'il est possible de savoir, mais toujours incapable de faire le "saut vers l'infini" qui lui permettrait d'avoir un regard englobant.

C'était une intuition très abstraite, qui me paraissait généralisable pour beaucoup de choses, mais qui me rendait très insatisfait, car tous ceux à qui j'essayais de l'expliquer ne comprenaient pas vraiment où je voulais en venir, et je n'avais pas trouvé d'auteurs obnubilés par le même genre de problème. Je me suis fait à l'idée que j'avais donc en tête une sorte de figure géométrique obsessionnelle, sans fondement réel, un peu comme un schème esthétique fondamental qui me suivrait toute ma vie.

Et puis l'intérêt de la philosophie, parfois, c'est qu'un auteur vous explique ce que vous avez dans la tête, l'élargit, l'enrichit et le connecte à certains domaines du savoir... Je viens tout juste de l'expérimenter avec la lecture du dernier essai d'un philosophe que j'aime beaucoup, Slavoj Zizek, philosophe de culture lacanienne et marxiste (entre autres), qui s'est fait une spécialité de ces livres fourre-tout dans lesquels fusent les références, les raccourcis, les métaphores, pour un joyeux feu d'artifice conceptuel censé prendre l'époque à bras le corps.

Dans Fragile Absolu (Flammarion, 2008), je suis effectivement tombé sur de pleines pages développant cette idée de limite impossible. En plus de me donner un sacré coup de jeune (brutale réminiscence du bouillonnement intellectuel de mes vingt ans), ces développements lacano-mathématiques m'ont redonné de l'appétit pour concevoir d'autres figures abstraites, et lire parallèlement les auteurs qui pourraient leur donner un peu de poids conceptuel (Foucault, Lacan, Deleuze, une petite touche de Heidegger, tiens, pourquoi pas...).

"Les blagues sur le président croate Franjo Tudjman présentent en général une structure d'un certain intérêt pour la théorie lacanienne. Exemple : (...) Conscient des rumeurs selon lesquelles une grande partie des Croates sont dans la misère et le malheur, alors que lui et ses copains amassent des richesses colossales, Tudjman dit: "Et si je balançais un chèque d'un million de dollars par ce hublot pour rendre au moins un Croate heureux ?" Sa femme le flatte : "Mais Franjo, chéri, pourquoi ne pas balancer deux chèques d'un demi million de dollars chacun et faire ainsi le bonheur de deux Croates ?" Et sa soeur d'ajouter : "Et pourquoi pas quatre chèques d'un quart de million de dollars chacun pour faire quatre heureux ?" Et ainsi de suite, jusqu'à ce que son petit-fils (...) dise : "Mais, grand-papa, pourquoi tu ne te jetterais pas toi-même par le hublot, je suis sûr que ça rendrait heureux tous les Croates !" Tout est dit : l'illimité des signifiants se rapproche, par la division, de la limite impossible, comme Achille essayant de rattraper la tortue, jusqu'à ce que cette chaîne sans fin, prise dans la logique du "mauvais infini", se totalise, se close et se termine par la chute du corps dont le Réel est le sujet lui-même." (Extrait de Fragile Absolu)

samedi 14 juin 2008

Badiou contre la dépression sarkozyste



Succès de librairie pour l'opuscule du philosophe Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, janv 2008).

Ce texte singulier consiste moins, finalement, en un pamphlet contre celui que l'auteur appelle "l'homme aux rats" (clin d'oeil à la légende de cet homme qui attirait les rats par le son de sa flûte, et référence au fait que les rats quittent le navire socialiste pour aller à la soupe), qu'en une attaque en règle de notre démocratie - pure et simple imposture qui permettrait au système capitalistico-militaire de s'auto-valider (Badiou parle du "fétichisme parlementaire", qui nous donne l'illusion que l'Assemblée puisse nous représenter...)

Sarkozy à cet égard serait le plus parfait représentant d'un certain "transcendantal pétainiste", c'est-à-dire une tradition politique jouant sur la peur, et coupable de désorienter le peuple en prônant par exemple un vigoureux sentiment national, tout en faisant le jeu de forces étrangères (hier, les Nazis, aujourd'hui, les Etats-Unis).

"Je ne dis pas que l'essence des élections est répressive. Je dis qu'elles sont incorporées à une forme d'Etat, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l'ordre établi, et que, par conséquent, elles ont toujours une fonction conservatrice, qui devient, en cas de troubles, une fonction répressive." (p44)

"Que les étrangers nous apprennent au moins à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour ne plus être captifs de cette longue histoire occidentale et blanche qui s'achève, et dont n'avons plus rien à attendre que la stérilité et la guerre. Contre cette attente catastrophique, sécuritaire et nihiliste, saluons l'étrangeté du matin." (p 94)

Le passage le plus intéressant du livre à mon goût se situe lorsque Alain Badiou, cherchant à contrer l'état dépressif qui fait suite chez l'homme de gauche à l'élection de Sarkozy, fait appel à Lacan définissant ce qu'est une cure :

"Lacan disait que l'enjeu d'une cure c'est "d'élever l'impuissance à l'impossible." Si nous sommes dans un syndrome dont le symptôme majeur est l'impuissance avérée, alors nous pouvons élever l'impuissance à l'impossible. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Beaucoup de choses. Cela veut dire trouver le point réel sur lequel tenir coûte que coûte. N'être plus dans le filet vague de l'impuissance, de la nostalgie historique, de la composante dépressive, mais trouver, construire, et tenir un point réel, dont nous savons que nous allons le tenir, précisément parce que c'est un point ininscriptible dans la loi de la situation. Si vous trouvez un point, de pensée et d'agir, ininscriptible dans la situation, déclaré par l'opinion dominante unanime à la fois (et contradictoirement...) absolument déplorable et tout à fait impraticable, mais dont vous déclarez vous-mêmes que vous allez le tenir coûte que coûte, alors vous êtes en état d'élever l'impuissance à l'impossible." (p46)

J'ai du mal à savoir que penser de ces propos (écrits par ailleurs dans un style proche de celui de Lacan, par exemple dans ce genre de phrase, p100 : "Le courage (...) s'origine d'une conversion héroïque...") : je trouve l'intuition psychologique de Lacan plutôt séduisante, à première vue (même si j'aurais tendance, pour me sortir d'un état qui tend à la dépression, à chercher le contact avec le réel le plus immédiat, plutôt qu'un quelconque "impossible"...). Mais je reconnais qu'il me serait difficile, en bon progressiste-réformiste, de clamer haut et fort la nécessité de chercher des voies impraticables...

mercredi 11 juin 2008

Douceur des hommes (Barthes et la féminité)



Je me souviens d'une conversation à Tokyo avec une jeune femme qui se disait féministe, au cours de laquelle j'avais essayé de définir ce que représentait la féminité pour moi. La jeune femme s'était irritée que je cherche à déterminer une "essence de la femme": j'avais beau préciser que je parlais de "traits féminins", indépendamment du sexe de la personne, elle se braquait à mon discours.

Au fond, j'étais sans doute plus féministe qu'elle... Elle n'arrivait pas à comprendre que je ne parlais pas de la femme, mais de la féminité. Elle n'entendait que ce mot "femme", contenu dans "féminité". Il aurait fallu que nous inventions un vocabulaire nouveau, pour notre petit bout de conversation.

Des années plus tard, je dévore le livre splendide de Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, malheureusement non disponible en poche (Oeuvres Complètes, vol. 5), et je repense à cette ancienne conversation. Non seulement Barthes évoque cette part de féminité en l'homme :

"Il s'ensuit que dans tout homme qui parle l'absence de l'autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui en souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n'est pas féminisé parce qu'il est inverti, mais parce qu'il est amoureux." (dans le chapitre L'Absent).

...mais tout le livre est baigné, me semble-t-il, par cette féminité qu'il définit par intermittences : cette douleur douce, cette attention pour les signes infimes, cet art de l'attente, de la souffrance muette et délicate, du silence non pas accusateur mais stupéfait, de l'analyse détachée, presque drôle, évanescente...

Tout au long de cet essai composé par courts chapitres, eux-mêmes divisés par paragraphes structurés autour de citations, de références, d'éclats de pensée, c'est dans le murmure d'un auteur qu'on s'immerge, c'est la pudeur d'un grand écrivain qu'on découvre, écrivain par ailleurs brillant mais dont ce livre est peut-être le plus accessible, le plus limpide. Il y a une forme d'élégance et de raffinement dans ces confidences délicieusement adoucies - celle du philosophe qui ne se trahit que par aphorismes.

"Je souffrirai donc avec l'autre, mais sans appuyer, sans me perdre. Cette conduite, à la fois très affective et très surveillée, très amoureuse et très policée, on peut lui donner un nom : c'est la délicatesse : elle est comme la forme "saine" (civilisée, artistique) de la compassion."

jeudi 5 juin 2008

Deleuze fait du kung-fu / les petits cubes de pensée de Van Damme



Quelques passages d'anthologie dans le film JVCD qui vient de sortir au cinéma. C'est l'interview de Jean-Claude Van Damme dans le Parisien d'hier qui m'a décidé à aller le voir, et notamment le passage suivant :

"Ca va mieux. J'ai 47 ans, beaucoup plus de maturité. Sans le faire à l'américaine, il y a aussi une question de "chemical balance". Je fais partie des gens qui ont des hauts et des bas dans une journée. Alors, pour rester d'humeur neutre, je suis un programme très spécial. Car je suis un mec qui pense un peu trop vite. J'ai beaucoup de petits cubes de pensée, et je dois me concentrer pour rester conscient, "aware" comme on dit (rire)."

Personnage sympathique que ce Jean-Claude, sans doute en voie de mythification rapide grâce à ce film d'un genre nouveau pour lui (il y met en abyme sa carrière, et une partie de sa vie privée).

Mine de rien, j'aime beaucoup cette image des "petits cubes de pensée" (même si je ne la comprends qu'à moitié...) J'aurais été très curieux d'assister à l'oral du bac de français de JCVD, si cet oral a bien eu lieu... Peut-être que l'examinateur l'aurait trouvé fin, après tout.

mercredi 9 avril 2008

Elle résiste à tout, notre petite société de consommation (Jean Baudrillard, La Société de Consommation)



C'est toujours un plaisir de lire un essai de Jean Baudrillard : sens de la formule, analyses brillantes et limpides, idées transparentes en dépit d'un certain goût pour la contradiction, voire la provocation (ce qui n'est pas pour me déplaire)... Les livres de l'auteur dont la formule "La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu" avait fait scandale en son temps, se dégustent comme de délicieuses petites mises en branle de toutes nos certitudes.

Baudrillard ne prouve rien, en fin de compte, mais il indique comme une direction nouvelle vers laquelle diriger vos pensées, quitte à vous brusquer quelque peu.

A cet égard, La Société de Consommation (Folio) n'a pas pris une ride. Publié en 1970, toutes ses digressions paraissent d'une folle actualité, quarante ans plus tard, et l'écriture n'est marquée par aucun de ces vilains tics qu'ont pris beaucoup de ses contemporains. Comment ne pas être frappé, par exemple, à la lecture de cette géniale page consacrée à "l'anticonsommation" :

"Il y a aussi tout un syndrome très "moderne" de l'anti-consommation, qui est au fond méta-consommation, et qui joue comme exposant culturel de classe. Les classes moyennes, elles, ont plutôt tendance, héritères en cela des grands dinosaures capitalistes du XIXè siècle et du début du XXè, à consommer ostensiblement. C'est en cela qu'elles sont culturellement naïves. Inutile de dire que toute une stratégie de classe est là derrière : "Une des restrictions dont souffre la consommation de l'individu mobile, dit Riesman, est la résistance que les classes élevées opposent aux "arrivistes" par une stratégie de sous-consommation ostentatoire : ceux qui sont déjà arrivés ont ainsi tendance à imposer leurs propres limites à ceux qui voudraient devenir leurs pairs." (p131)

Ou de celle-ci, à propos de l'omniprésence du corps de la femme dans les médias :

"De même que femme et corps furent solidaires dans la servitude, l'émancipation de la femme et l'émancipation du corps sont logiquement et historiquement liées. Mais nous voyons que cette émancipation simultanée se fait sans que soit du tout levée la confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité - l'hypothèque puritaine pèse encore de tout son poids. Mieux : elle prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, aujourd'hui est "LIBEREE" en tant que sexe." (p215)

L'ouvrage est cependant emprunt d'un certain comique involontaire lorsque Baudrillard passe de l'analyse au jugement moral, ou se lance dans de vibrants appels à combattre cette société. Le texte s'affaiblit alors singulièrement, et paraît même, rétrospectivement, se planter complètement sur certaines analyses. Le tout dernier paragraphe en donne une bonne idée :

"Nous savons que l'Objet n'est rien, et que derrière lui se noue le vide des relations humaines, le dessin en creux de l'immense mobilisation de forces productives et sociales qui viennent s'y réifier. Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu'en mai 1968, viendront briser cette messe blanche." (p316)

Franchement, quarante ans plus tard, on attend encore. Baudrillard espérait la disparition d'un système qui semble bien avoir, entre temps, contaminé la planète entière.

lundi 7 janvier 2008

De la concurrence du témoignage et du roman sur certains sujets sensibles



Depuis qu'un jeune couple était venu me voir, au cours d'un salon littéraire, après mon intervention lors d'une table ronde, et m'avait dit quelque chose du genre : "On aime beaucoup les livres comme Dans l'enfer des tournantes, alors on va acheter votre Azima la rouge...", je m'étais promis de lire absolument ce témoignage, écrit par Samira Bellil, juste avant qu'elle ne rejoigne Ni Putes Ni Soumises.

C'est maintenant chose faite (j'ai lu Dans l'enfer des tournantes dans sa version Folio Documents de 2003), et je me dis que le jeune couple en question a dû être très déçu en lisant mon roman, car il fait pâle figure, en termes de sensations fortes, par rapport au témoignage de Samira Bellil : son livre est absolument terrifiant, dans un style franc et direct qui ne ménage jamais le lecteur. Il décrit en détail l'enfance dure de l'auteur auprès d'un père violent, puis la série de viols, puis les années d'errance, de défonce, de désespoir qui ont suivi...

C'est d'un réalisme saisissant, et c'est là qu'on perçoit toute la différence d'approche entre le documentaire et le roman : en tant que romancier, je ne pouvais évidemment pas me permettre une peinture aussi crue. C'était une question de décence, et de refus de la complaisance. Le propos d'Azima était de saisir ce qui se passe dans la tête d'une jeune femme qui subit ce genre d'outrage, et de comprendre les mécanismes qui poussent à commettre ce genre de crime, ou à les tolérer.

Certains lecteurs, certains journalistes n'ont déjà pas aimé que j'aborde ce thème, alors imaginez si j'avais fait le choix d'une version plus trash... De toutes façons, je n'en aurais même pas eu l'idée. Je me sentais tenu à une grande prudence, et à une grande exigence littéraire. Et puis comment le roman pourrait-il rivaliser, en termes d'impact émotionnel, et d'effet de réel, avec des témoignages à l'état brut comme celui de Samira Bellil ? A moins qu'il ne joue sur de tout autres ressorts, comme la poésie, la complexité narrative, le jeu sur les genres, etc... Un exercice auquel j'ai d'ailleurs essayé de me livrer, à mes risques et périls.

"Quant aux "filles à caves", aux petites amoureuses, après avoir été traitées comme des merdes, après avoir été humiliées, saccagées, détruites, après avoir été traînées dans la boue sans pitié par toute la cité, elles ont encore à faire face aux menaces des bandes contre lesquelles elles ont porté plainte. Menace de mettre le feu à leur appartement, menace de vengeance odieuse, meutrière parfois. Mais le plus fort, c'est que les violeurs se considèrent comme des victimes, ils sont les "héros" à plaindre, ceux qui sont sous les verrous, parce qu'ils ont été "donnés". Pourtant, si on leur demande ce qu'ils feraient si un gars violait leur petite soeur, ils répondent sans hésitation : "Je le flingue !" Elle n'est pas à se taper la tête contre les murs, cette logique ?" (Dans l'enfer des tournantes, p56)

Dans le passage suivant, Samira Bellil raconte les suites d'un autre viol, subi celui-ci sur une plage algérienne :

"C'est un cauchemar, ce n'est pas possible, personne donc ne m'aidera ? Je gueule ma rage et ma bonne foi. Le flic me ferme la bouche : "Allez, ça va comme ça, tu commences à nous pomper l'air !" Alors là, j'ai comme un flash, je comprends qu'il n'y aura pas de suite, que l'affaire s'arrête là. En effet, la plainte est classée tout de suite. Pourtant, quelques jours plus tard, on retrouve un couple d'amoureux assassinés: le garçon et la fille ont été violés, égorgés, éventrés, à l'endroit même où je me suis fait violer. Je n'ai plus jamais remis les pieds dans mon pays.
J'ai compris que dans ce pays (...), il n'y a aucune justice, car la police fonctionne au bakchich. J'avais déjà compris, dans les yeux du flic, que ce n'était pas la peine d'insister, qu'il n'y avait rien à espérer
." (p136)

vendredi 16 novembre 2007

Reviens, Montaigne, ils sont devenus fous ! (Onfray, Montaigne et Mitterrand)



Dans cette interview de Michel Onfray, plutôt stimulante, l’auteur du Traité d’Athéologie, soutien de Besancenot à la dernière présidentielle, nous livre son opinion sur Mitterrand : attention, nous dit-il en substance, il aurait fallu se méfier de cet homme qui se prétendait de gauche… Au début de son premier mandat, il s’est fait photographier par Gisèle Freund (une Juive, alors qu’il était antisémite, nous rappelle Onfray) avec à la main les fameux Essais de Montaigne. Cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille ! Car Montaigne n’est rien moins qu’un adversaire de la « nouvelleté » (mot du XVIième pour « nouveauté »), et donc un réactionnaire, dixit Onfray.

C’est un peu vite juger l’un des auteurs les plus merveilleux de la langue française. Ce qui m’a frappé dans l’interview de Onfray, c’est que je me rappelle très bien la page à laquelle il fait référence, et qui m’avait ébloui lorsque je l’avais lue, il y a quelques années maintenant. Je m’étais parfaitement reconnu dans le propos de Montaigne…

Il ne m’avait pas semblé opposé à la « nouvelleté », il voulait plutôt faire preuve de la plus grande prudence en matière de politique. Et c’était parfaitement normal, en cette période d’impitoyables guerres de religion (Montaigne, dans son château bordelais, en avait senti passer le souffle).

Il est vrai que Montaigne passe pour un conservateur, mais le terme de « réactionnaire » me paraît excessif, du moins ne pas correspondre à la finesse, à la beauté, à l’incroyable richesse d’expérience et de pensée que représente chaque texte de Montaigne. Comment réduire son œuvre à cette notion politique extrêmement péjorative, qui prend de plus un sens très particulier depuis plus de deux siècles maintenant, hantés par les débats continus sur le bien fondé de la Révolution Française ?

Montaigne nous mettait en garde contre le génie de certains systèmes qui paraissaient sublimes sur le papier, mais dont rien ne garantissait la viabilité (le meilleur exemple en étant la République de Platon). Au contraire, la moindre association de forbans, de filous, d’hommes apparemment ignares, prendra la forme que lui dictera la nature, et fonctionnera bon an mal an…

Il y a sans doute un brin de provocation dans ce genre de propos. Mais une délicatesse, aussi, une prudence pleine d’amour pour la vie. Cela ne peut que réjouir l’esprit de contradiction que je sens palpiter en moi, mais également le réformiste modéré que je suis décidément en matière politique.

Je m’étonne d’ailleurs qu’après un XXème siècle si riche en révolutions de tous bords, ayant toutes abouti à des massacres, la prudence joyeuse de Montaigne ne soit pas davantage à l’ordre du jour (n’a-t-elle pas des points communs avec l’éthique d’un Camus dont Onfray nous a pourtant récemment fait l’éloge ?)

Lisez plutôt ce passage (attention, il s’agit d’un français nettement vieilli, mais d’autant plus savoureux…), qu’on devrait faire apprendre par cœur à toutes les classes de français :

« Enfin je vois pas nostre exemple que la societe des hommes se tient et se coust, à quelque pris que ce soit. En quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent et se rengent et s’entassant, comme des corps mal unis qu’on empoche sans ordre trouvent d’eux mesme la façon de se joindre et s’emplacer sans ordre trouvent d’eux mesme la façon de se joindre et s’emplacer les uns parmy les autres, souvent mieux que l’art ne les eust sçeu disposer. (…)

La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix ; car il en a esté d’aussi farouches qu’aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps avec autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sçauroyent faire. » (Essais, Montaigne, Livre III, Chapitre IX)

Amen !