La littérature sous caféine


mardi 1 mars 2022

"La Viveuse, un roman vrai" (Etienne Ruhaud, sur Zone Critique)

Un article d'Etienne Ruhaud dans Zone critique :

"Aide-soignante issue d’une famille ouvrière désunie, peu amoureuse d’un compagnon immature, Anaëlle, la vingtaine, se cherche dans les bras d’amants fugaces, jouisseurs. Son travail en EHPAD ne la satisfaisant pas, la jeune femme se tourne vers l’assistanat sexuel… Comme souvent, Aymeric Patricot parle ici d’un sujet tabou, jusque là peu abordé dans la fiction , ou alors en filigrane.

Itinéraire d’une enfant perdue

Pourvue d’un physique avenant, mais manquant cruellement de confiance en elle, Anaëlle correspond assez à ce que l’auteur appelle lui-même une petite blanche , soit ces Français de souche, ou d’origine européenne de la classe moyenne pauvre. Effectuant un job ingrat, la jeune femme trouve momentanément consolation auprès d’un bourgeois bête de sexe, ou encore auprès de Pauline, une amie catholique à l’abri du besoin. La rencontre avec un jeune paraplégique, croisé à la Japan Expo brise la routine d’une existence morne, sans surprise ni passion amoureuse. Saisie d’un trouble nouveau, et attirée par l’élégant et riche Christian, Anaëlle noue une étrange relation basée sur le plaisir, et sur une forme de domination d’abord non vénale, puis tarifée. Lassée par son job, et confrontée au cancer de son père, homme lui aussi immature, Anaëlle finit par se faire payer tout en se formant au sein d’un centre de formation associatif. Les prestations s’enchaînent sous la direction de Matthieu, aide-soignant désabusé, souteneur improvisé. Anaëlle se fait payer de plus en plus cher, jusqu’à repousser ses propres limites, jusqu’à se mépriser avant de fuir avec Christian en une aventure désespérée. Trahie par Pauline, en rupture avec son propre père, malade et choqué, la professionnelle finit par trouver sa voie, et tourne le dos au passé, comme s’il s’agissait d’une parenthèse, d’une phase.

Un roman naturaliste

On est d’emblée frappé par la crudité du propos. Comme chez Houellebecq, animal abandonné, perdu sur une autoroute (p. 262) évoqué au détour d’une page, les scènes physiques sont décrites avec une précision chirurgicale, faisant du lecteur un quasi voyeur. Sans user d’artifices particuliers, Anaëlle parvient à user de manœuvres diverses pour amener les handicapés à découvrir, re-découvrir les plaisirs charnels. Contrainte de redéfinir, à chaque nouveau client/patient, un type de rapport singulier en accord avec le handicap, Annaëlle prodigue souvent, et peut-être d’abord, de l’affection, choyant des corps, ou parfois des esprits, diminués, des êtres en souffrance parfois rejetés par leurs proches, en situation d’abandon (p. 282). On pourrait parfois parler de naturalisme, tant les prestations, ou tout simplement les rapports d’Anaëlle sont dépeints avec vérité, de manière presque technique, scénaristique : Elle ondulait maintenant des yeux au-dessus du visage, exhibant sa poitrine au plus près des yeux. Ce qu’elle voyait au-dessous d’elle était un corps à peine animé, dilué par la faiblesse (p. 146).

Le roman prend aussi une valeur documentaire, dans la mesure où Aymeric Patricot parle du « métier », encore non reconnu en France d’assistant(e)-sexuel(le). Le novice découvre ainsi un emploi aux contours flous, non défini juridiquement : La France était en retard par rapport à d’autres pays pour la prise en compte de cette activité. Considérée comme de la simple prostitution, elle n'était pas interdite mais soumise à des mesures vexatoires – les client pouvaient être sanctionnés, par exemple (p. 80). Bien documenté, l’écrivain explore, par le truchement de la fiction, une activité encore taboue, plus ou moins encadrée par des associations, attirant des gens aux profils variés, parfois mus par l’appât du gain, parfois animés par un sentiment de charité, d’empathie, à l’instar de Flore, femme au regard un peu triste (p. 96), très seule, et qui considère les handicapés comme des frères de destin (p. 97).

… et sociologique

Venue, comme nous l’avons dit, d’un milieu relativement pauvre, victime de l’éclatement du foyer (p. 128), Anaëlle fréquente toutefois la riche Pauline, tout en restant aide-soignante. Socialement infériorisée, mais plus à l’aise avec son corps, avec sa sexualité, que ne pourrait l’être son amie, Annaëlle entre par effraction chez intrusion dans les beaux-quartiers (p. 231), dans ces demeures cossues où elle officie en tant que servante, maîtresse des plaisirs, prenant de l’ascendant sur des infirmes fortunés. On est ainsi frappé par l’attention toute réaliste portée aux décors, et plus particulièrement aux peintures (littéraires) de maisons, autant de représentations d’une abondance malheureuse, ne protégeant ni de la mort, ni surtout de la décrépitude physique qui frappe des fils de famille en manque de caresses. Consciente de cette différence de statut, méprisée par Pauline, et par certaines familles qui ne voient en elle qu’une pute, une videuse, Annaëlle accepte son sort et s’habille en conséquence, évitant les tenues affriolantes trop marquées. Animée, au départ, par des sentiments ambivalents à la fois charitables et maternels, mais blessées par le dédain qu’elle recueille, la jeune femme devient cynique, désirant faire cracher le bourgeois au bassinet, et monnayant ses prestations au prix fort. Peut-on parler de revanche de classe ? La question reste ouverte. L’héroïne, qui travaille beaucoup pour payer de bons soins à un père cancéreux, se venge peut-être inconsciemment.

La maman et la putain

… Car les motivations profondes d’Annaëlle demeurent floues. Si la vénalité ne fait plus de doute puisqu’il faut financer le séjour en clinique, l’assistante paraît aussi pleine d’abnégation, dépassant un dégoût inné pour soulager des malheureux, frustrés, souffrants. Dépourvue de toute formation religieuse, écœurée par le catholicisme frelaté, jugeant, de Pauline, Anaëlle s’apparente pourtant à une martyre laïque. L’attitude de Madame Amparat, mère de son semi-amant Christian, et qui ne voit en elle qu’une fille intéressée, la meurtrit, et l’incite justement à se professionnaliser : Elle se demandait si son rôle était celui d’une sainte, d’une perverse ou d’une prostituée (p. 167). Dévouée jusqu’au bout, Annaëlle pratique aussi pour sauver un père pourtant condamné, et relativement ingrat, condamnant l’activité même d’une fille aimante.

Peut-on pour autant parler de sainteté ? Anaëlle se sent émoustillée au contact de ses clients, ou de ses patients (le statut restant flou). Aviveuse avivée par les handicapés, Annaëlle est aussi et d’abord une viveuse, une jouisseuse honteuse, tératophile inavouée. Ainsi va-t-elle parfois jusqu’à la pénétration, animée par des sentiments doubles, mêlant dégoût et attirance, jusqu’à atteindre des folies d’excitation qui lui faisaient honte (p. 281). D’ailleurs l’auteur cite Crash !, où J.C. Ballard met en scène des pervers qui provoquent des accidents de la route, et se délectent de corps mutilés. Sexuellement attirée par l’infirmité, Anaëlle prend peut-être plaisir à dominer ainsi des êtres diminués, entièrement sous sa coupe. Mais Anaëlle est aussi une sentimentale, très attachée à Mauricette, vieille dame atteinte d’Alzheimer à laquelle elle offre des poupées, et avec laquelle elle passe trop de temps (selon sa supérieure), à l’EHPAD. Elle aussi diminuée, Mauricette voit en Anaëlle une fille de substitution, et s’émeut de la voir partir. De même, l’amour qu’elle porte à Christian semble sincère, et dépasse le simple attrait sexuel. Fascinée par la culture et la délicatesse du jeune homme, Anaëlle se perd en une fugue éperdue en bord de mer, quitte à perdre un job qui de toute façon l’ennuie. Ce faisant, et par-delà l’intérêt documentaire cette histoire tendre et douce (selon Flore Cherry ) s’apparente à un conte romantique, servi par une plume parfois lyrique : Jamais elle n’avait encore senti Christian de cette façon : ça n’était pas un contact de tendresse ni de sensualité, tout juste deux corps abouchés l’un à l’autre, serrés par l’effort, contractés par l’air marin, lancés vers un horizon de sensations qui les impressionnait. Anaëlle croyait serrer un enfant, comme une mère après le bain. L’intimité se faisait essentielle (…) Anaëlle (…) était heureuse : la douleur diffusait par endroits comme la preuve qu’ils s’aimaient et que leurs personnes fouillaient l’une vers l’autre (p. 267).

Un livre complexe et vrai

Comme souvent, Aymeric Patricot semble s’attacher à dire la vérité, ou, à tout le moins, à explorer certaines zones d’ombre, quitte à choquer. Roman réaliste, sinon naturaliste au titre polysémique, La Viveuse apparaît comme un roman vrai, une mise à nu de fantasmes inavouables, une catharsis. Par-delà, la troublante héroïne, triplement vénale, perverse, et sentimentale, demeure profondément attachante par sa fragilité même. Et la littérature, précisément, est là pour tout dire."

lundi 28 février 2022

Epernay découvre l'assistance sexuelle

Article d'Hélène Nouaille sur "La Viveuse" dans L'Union.

mercredi 23 février 2022

Stigmatisation des "femmes de mauvaise vie" (Lectures connexes (9))

Dans son beau livre « Vilaines filles » (Anne Carrière, 2020), à la fois récit, document et essai féministe à propos des travailleuses du sexe, Pauline Verduzier montre que le sujet souffre d’une polarisation qui interdit les discours nuancés : soit on décrit la prostitution comme une activité condamnable, soit on la brandit comme un acte de liberté. Mais si l’on sort de l’alternative misérabilisme / éloge, on prend le risque de ne pas être entendu, ou d’être accusé de faire le jeu de la prostitution. Or, cela renvoie dans l’ombre l’existence de toutes ces femmes qui, plus ou moins volontairement, rejettent « l’injonction à la respectabilité » en devenant travailleuses du sexe. Ceux qui détournent le regard de cette réalité contribuent à fragiliser davantage encore la situation sociale des TDS. Le personnage de ma Viveuse s’inscrit dans ce champ-là : ni victime ni championne, elle connaît une phase où, se cherchant, elle évolue dans des eaux troubles mais formatrices.

mardi 22 février 2022

De la démocratisation de l’assistance sexuelle (« La Viveuse », lectures connexes (8))

Dans un article vigoureux publié dans Transfuge, Arnaud Viviant a récemment écrit que le beau roman de Chloé Saffy, « A fleur de chair » (La Musardine, …), signait une démocratisation du SM dans le sens où celui-ci relevait désormais de la performance bien plus que de la cruauté. L’auteure prend ici le temps de mettre en scène un monde qui s’ouvre aux prises de parole, aux entraînements physiques, aux inversions de rôles, autant de choses qui contribuent à rendre le SM accessible, en dépit de pratiques qui ne cèdent rien de leur radicalité.

Cette démocratisation du SM me paraît s’inscrire dans un phénomène plus vaste de démocratisation tous azimuts. Un peu partout, des domaines auparavant réservés à des spécialistes s’ouvrent à l’ensemble de la population par le miracle d’une information plus fluide et plus hétéroclite, par la multiplication des forums et des tutoriels – les arts, la politique, la mécanique… Il n’y a pas de raison que la sexualité y échappe.

Dans ces conditions, puisque des pratiques auparavant jugées sulfureuses se banalisent, l’assistance sexuelle devrait bénéficier de ce mouvement. Encore en partie méconnue, suscitant de nombreuses levées de bouclier – la plupart du temps au nom de la condamnation de toute marchandisation du corps –, celle-ci me semble ainsi promise à un bel avenir.

vendredi 18 février 2022

Régine Deforges la sulfureuse (Livres connexes (7))



Julien Cendres et François Perrin m’ont judicieusement conseillé de lire un roman que je ne connaissais pas, « Toutes les femmes s’appellent Marie » (2012), l’un des derniers textes de Régine Deforges. Je découvre un livre étonnant de brièveté détonante, à vrai dire beaucoup plus radical que ma propre « Viveuse », pourtant assez crue. Car il ne s’agit pas seulement d’assistance sexuelle, mais d’assistance sexuelle poussée dans ses derniers retranchements de scandale : l’histoire d’une mère dépassée par le désir de son fils handicapé mental, couchant avec lui, tombant enceinte puis tuant son fils et se suicidant dans la foulée ! Régine Deforges ose montrer le pire en termes de tragédie familiale, mais avec une douceur, une empathie, une façon singulière de montrer qu’il y a parfois des impasses dans la vie de certains et qu’il serait maladroit de les juger. Le livre se clôt par une brève défense de l’assistance sexuelle qui n’a pas pris une ride, montrant qu’il existe des cas précis pour lesquels le refus de l’assistance n’est pas une chose digne. La réputation de souffre et de liberté de Régine Deforges n’est pas surfaite !

jeudi 17 février 2022

Mystères de la séduction ("La Viveuse", films connexes (2))

J’ai toujours admiré le travail de François Ozon – films sobres, denses, subtils, osés, produits avec une belle régularité. Avant d’écrire « La Viveuse », je n’avais pas vu « Jeune et jolie » (2013) dont le thème est pourtant voisin. J’ai rattrapé mon retard. Je me sens décidément proche de sa façon de décrire les choses sans fioriture mais avec une belle facture classique, et de ne pas juger les personnages. Ici, la protagoniste (jouée par Marine Vacth) est une jeune bourgeoise qui se prostitue par ennui, par goût de la sensation. Ma Viveuse partage en partie cette motivation, même si sa modestie sociale est également déterminante. Le cœur du film me paraît être la relation à la mère, qui réagit à la nouvelle avec beaucoup de brutalité. Ce seront des personnes plus lointaines (le beau-père, la femme du dernier client…) qui sauront faire preuve d’empathie. Pour la mère, le scandale tient au fait que la fille n'a aucune raison valable de se prostituer : elle est belle, elle est aimée, elle évolue dans un milieu aisé… Forcément, il faut aller consulter un psychologue ! Au fond, elle ne comprend pas que les rapports de séduction sont aussi recherches de limites, et qu’il y a quelque chose d’absurde à vouloir plaindre ceux qui vont apparemment trop loin. La toute fin du film laisse deviner une explication possible. On découvre l’épouse du dernier client de la jeune femme, qui est mort dans ses bras. Cette femme, journée par l’impeccable Charlotte Rampling (on ne pouvait rêver de casting plus approprié), pourrait en vouloir à la prostituée, mais elle avoue finalement qu’elle aurait aimé, elle aussi, plus jeune, se vendre pour de l’argent, mais qu’elle n’en a pas eu le courage. Pied de nez final de la part d’un réalisateur qui s’amuse à laisser le spectateur au-dessus d’un ultime vertige…

mercredi 16 février 2022

La fragilité (films connexes (1))

Dans la scène la plus forte de « Presque » (janvier 2022), le personnage campé par Campan renonce à la prostituée qu’il s’était promise et celle-ci, attendrie par le jeune handicapé joué par Alexandre Jollien, décide d’offrir à ce dernier sa première nuit d’amour. Sans doute certains estimeront-ils que ce personnage de prostituée joué par Marie Benati, belle, sympathique, intelligente, souriante, distinguée, capable d’offrir ses charmes par simple souci d’humanité, relève du simple fantasme masculin. N’empêche que cela donne une scène où Jollien joue très bien la panique qui peut s’emparer d’un homme qui n’a jamais connu l’amour et qui, détournant la tête, bafouille des phrases d’angoisse comme : « Tu vas te salir… » Il s’agit sans doute ici du moment où Jollien exprime avec le plus de profondeur ses peurs et sa fragilité, films et livres confondus. C’est aussi cette fragilité que j’ai cherché à saisir dans plusieurs scènes de « La Viveuse ».

lundi 14 février 2022

Une courageuse confidence d'Alexandre Jollien (Lectures connexes (6))

Dans « La sagesse espiègle » (2018), celui qui est devenu la véritable égérie des handicapés, Alexandre Jollien, se livre à une surprenante confidence : il a connu une addiction aux jeunes éphèbes, d’abord par webcam, puis par le biais de l’escorting. Bien sûr, de nombreux lecteurs l’ont pris comme un aveu d’homosexualité, mais il n’en est rien, nous assure-t-il. Comme il l’écrit dans le livre, il s’agissait pour lui de s’abreuver au spectacle de corps en pleine santé, mais aussi de renouer avec la sensation d’un corps acceptable. Il avance bien quelques scrupules (« La souffrance ne donne aucun droit »), vite oubliés. Le simple fait d’observer quelqu’un d’éminemment normal et d’être approché de lui revêt quelque chose de miraculeux. A côté, les techniques de méditation paraissent dérisoires. L’auteur décrit ce recours aux escorts comme une passade à la fois honteuse et éphémère, et finit par rire de cette « pâlotte paire de fesses » qui l’a tellement obsédé, mais on comprend l’importance de cette passade dans son parcours.