La littérature sous caféine


vendredi 29 mai 2026

Papier vélin

J'ai deux points communs avec Louis-Henri de Larochefoucauld : Epernay (il y situe l'ouverture de son dernier roman), et le fait d'avoir publié quelques titres chez Léo Scheer. Lui s'est ensuite spécialisé dans les romans d'élégante satire, j'ai poursuivi sur une voie plus contrastée. La quatrième de couverture de "L'amour moderne" (Robert Laffont, 2025) nous laisse entrevoir un texte composite, presque un recueil de nouvelles - il n'en est rien : le roman propose une intrigue serrée, dans des milieux aisés parisiens. Il y est question de carrières artistiques, de violence masculine, d'indécrottable mélancolie. Le style est élégant, la phrase tenue, la satire précise. La comédie sentimentale l'emporte finalement sur le cynisme ou la tristesse. L'illustration de Floc'h en couverture est à l'image du texte : haute en couleur, drôle et vive.

"C'est la différence majeure entre les femmes et nous autres, les hommes [dit un personnage] : il n'y a plus qu'elles qui achètent les navets qui paraissent, et plus que nous qui collectionnons les livres anciens. J'adore la texture du papier vélin ! Je vous montrerai chez moi mes premières éditions." (p 30)

Vortex

Le milieu de l'art inspire le roman. Dans "Carnes", l'héroïne d'Esther Teillard quittait Marseille pour une infernale école d'art parisienne. Dans "J'ai perdu mon roman" (Seuil, 2022), Laura Tinard dresse le portrait d'une jeune artiste qui se laisse engloutir par un roman participatif en ligne... Qui écrit ? Qui lit ? Qui existe vraiment, y compris parmi ceux des personnages qui sont persuadés de mener l'action ? Le sujet central de tout roman est le corps, répétait Sollers. K. Dick, Lynch, Calvino répondraient qu'on a tout de même bien du mal à le saisir. Laura Tinard ne met-elle pas en scène des peintres pour se rassurer sur la matérialité de ce qui nous constitue ? "J'ai perdu mon roman" pourrait s'écrire : "J'ai perdu mon âme et mon corps dans le vortex de la littérature".

Ici Laura Tinard lisant un extrait de son prochain roman, publié par Bernard Comment au Seuil, aux côtés d'Alain Veinstein à la galerie Eric Dupont.

jeudi 14 mai 2026

Argent



Daniel Rondeau présentait son dernier roman, "Le système de l'argent" (Grasset, 2026), à la librairie L'apostrophe. L'académicien n 'a jamais quitté, en dépit d'une vie parisienne bien remplie, la Côte des Blancs où il est né. J'ai d'ailleurs aimé les récits de son enfance champenoise et le portrait qu'il dresse d'une région aux charmes mal connus. J'ai aussi aimé son "Arrière-pays" (2022), deuxième volume de la trilogie qui s'achève aujourd'hui, car il dressait un portrait sans concession de cette France des terroirs sujette à tous les fantasmes, tous les doutes, tous les tiraillements. J'avais cherché moi-même à en cerner quelques enjeux dans deux de mes essais, notamment quand je parlais des Gilets jaunes. L'auteur qui aime rappeller son passé maoïste et son travail en usine se dit inquiet aujourd'hui des dangers qui pèsent sur la souveraineté française. Et s'il précise que son livre de chevet, pendant l'écriture du roman, a été "La semaine sainte" d'Aragon, c'est pour mieux souligner le fait que le point commun de toutes ses menées, aussi diverses soient-elles, est l'engagement.

vendredi 1 mai 2026

La comédie d'enterrement

C'est un genre en soi, la comédie d'enterrement - on en a des souvenirs émus chez Woody Allen, chez les frères Coen. Elle est même promise à un bel avenir puisque la société vieillit. Le pathos appelle son contrepoint. Le rire surgit d'autant mieux qu'il est interdit. Olivier Maillart a bien compris le principe : dans un Cotentin peu habitué aux atmosphères d'Apocalypse, il raconte l'échappée d'une bande de professeurs qui volent une urne funéraire ("Fermez vos gueules, les mouettes !", Héliopoles 2025). La virée devient picaresque. Contre toute attente, l'arrière-pays se révèle assailli par les névroses du moment, qu'on croyait cantonnées aux grandes villes. L'époque est folle, heureusement que le roman nous aide à en prendre le contre-pied !