La littérature sous caféine


dimanche 23 novembre 2025

Gothique français

L'épouvante, le gothique, le bizarre ont mauvaise presse en France - sauf s'ils sont estampillés américains. Alors il faut saluer les plumes dans ces genres-là quand elles sont de qualité. Raphaël Eymery proposait en 2017 un roman tout à fait singulier, "Pornarina" (Denoël, Prix Sade du premier roman 2017), outrancier par ses thèmes, baroque par sa composition, élégant par son écriture, mélange détonnant d'enquête et d'horreur sur fond de psychopathie et de détracage sexuel. Jusqu'au bout la prostituée-à-tête-de-cheval restera mystérieuse pour mieux hanter le lecteur. Hâte de découvrir les autres pépites d'Eymery, passées et à venir !

dimanche 16 novembre 2025

Survie

On aimerait avoir connu certains auteurs avant qu'ils ne disparaissent. On aurait suivi l'œuvre à mesure qu'elle se déploie. J'ai ce regret avec Pierre Bourgeade (1929-2007) dont je découvre ahuri le formidable "Warum" (Tristram, 1999). J'aimerais avoir son écriture vive et tenue, sa façon de décrire amours et rencontres avec autant de naturel. Il alterne souvenirs et récits sans qu'on sache toujours si ces derniers sont imaginés. La seule logique est celle du ton, dégagé, limpide. Dans certains chapitres, il livre des histoires provocantes comme si de rien n'était. La seule morale consiste dans le constat qu'il existe des choses fortes et belles, et qu'elles sont parfois difficiles à vivre. Il a l'élégance de clore le livre par un art littéraire qui tient en un paragraphe :

"Que faire ? Je rentrai chez moi. Je dormis deux jours. Le troisième jour, je m'assis devant ma machine à écrire. J'étais perdu. Je savais que je ne retrouverais jamais Warum. Elle avait dit qu'elle allait à Berlin. C'est quoi "Berlin" ? Un mot, sur une carte. Elle pouvait aussi bien être partie à Rome, à Boston, au Kenya, au cimetière. Je ne la reverrais pas - ni elle, ni Harriet, ni Eva, ni aucune autre, disparues dans ce monde foutu. J'étais seul. Écrire, voilà. Il me fallait écrire pour me sortir de cet enfer. Écrire. Écrire. Écrire. Écrire un roman. Y jeter la jeunesse, mon désir, ma force. La nature du roman, c'est la survie."

samedi 1 novembre 2025

Buste

On espère que les œuvres survivent à leurs auteurs. C'est assez rare. Le plus souvent, elles disparaissent corps et âmes. Parfois, les individus survivent plutôt par de petites choses inattendues, comme je le découvre en flânant au cimetière de Sainte-Adresse en ce jour de Toussaint. L'écrivain Hippolyte Fenoux (1842-1913, légion d'honneur) s'est fait faire une jolie pierre tombale, à la fois prétentieuse et amusante. Plus personne ne le lit, il n'est référencé nulle part, je doute même qu'il existe encore en bibliothèque. Mais son buste trône à l'entrée du cimetière, gaillard et souriant - parmi mille tombes modernes désespérantes d'uniformité. En voilà un qui a réussi sa disparition !