La littérature sous caféine


Cartographie des mélancolies

Patrice Jean poursuit avec talent son entreprise de repérage des ridicules de l'époque. Il étend sa cartographie des mélancolies. Le romantisme de ses personnages finit souvent humilié par la médiocrité ambiante et par la fatalité du quotidien. "Stay free" (Cherche-midi, 2026) ne déroge pas à la règle. Cette fois-ci, les personnages auraient pu trouver leur compte dans la promesse de fête perpétuelle portée par la mitterandie, mais, dès le départ, ils flairent l'escroquerie - les pages à ce propos sont féroces.

Les trois protagonistes, prolétaires ou petits bourgeois d'une banlieue de Nantes, se répartissent les rôles : il y aura Martial le rockeur, Paul le littéraire, Samia la cinéphile. Les deux premiers placent dans la musique leurs espoirs d'échapper à un destin médiocre, mais Paul se révélera trop mauvais à la guitare et Martial, idéaliste, passionné, révolté, se comportera comme un chien fou, incapable de respecter les codes d'un art qui devient une industrie.

Ces trois-là s'aiment, se chamaillent, se manquent, ratent chacun leur vie d'une façon différente, et le diable est que personne au fond, pas même le siècle, n'est à blâmer. C'est la faute à pas de chance, la faute à la maladresse, la faute à l'infinie pesanteur des choses. On pense à Balzac pour l'ambition d'ensemble et le brillant du détail, mais surtout à Schopenhauer pour qui l'art a de faibles moyens mais des moyens malgré tout, dont celui d'apporter un peu de lumière et de réconfort sur la voie du détachement. En fin de compte, Patrice Jean poursuit avec son oeuvre le même rêve que Samia, vivre de beaux moments dans la contemplation d'un réel qui ne suffit pas à le combler.

(N.b. : j'ai lu avec un vif intérêt la page 233 où un noceur décrit la fameuse toile de Willette, Parce Domine, peinte pour le cabaret du Chat noir. Il y pointe la tragédie couvant sous le vernis de légèreté, ce qui n'est pas d'un bon présage pour le prochain dîner potache :))


COMMENTAIRES

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Les commentaires pour ce billet sont fermés.