La littérature sous caféine


vendredi 2 octobre 2026

Cartographie des mélancolies

Patrice Jean poursuit avec talent son entreprise de repérage des ridicules de l'époque. Il étend sa cartographie des mélancolies. Le romantisme de ses personnages finit souvent humilié par la médiocrité ambiante et par la fatalité du quotidien. "Stay free" (Cherche-midi, 2026) ne déroge pas à la règle. Cette fois-ci, les personnages auraient pu trouver leur compte dans la promesse de fête perpétuelle portée par la mitterandie, mais, dès le départ, ils flairent l'escroquerie - les pages à ce propos sont féroces.

Les trois protagonistes, prolétaires ou petits bourgeois d'une banlieue de Nantes, se répartissent les rôles : il y aura Martial le rockeur, Paul le littéraire, Samia la cinéphile. Les deux premiers placent dans la musique leurs espoirs d'échapper à un destin médiocre, mais Paul se révélera trop mauvais à la guitare et Martial, idéaliste, passionné, révolté, se comportera comme un chien fou, incapable de respecter les codes d'un art qui devient une industrie.

Ces trois-là s'aiment, se chamaillent, se manquent, ratent chacun leur vie d'une façon différente, et le diable est que personne au fond, pas même le siècle, n'est à blâmer. C'est la faute à pas de chance, la faute à la maladresse, la faute à l'infinie pesanteur des choses. On pense à Balzac pour l'ambition d'ensemble et le brillant du détail, mais surtout à Schopenhauer pour qui l'art a de faibles moyens mais des moyens malgré tout, dont celui d'apporter un peu de lumière et de réconfort sur la voie du détachement. En fin de compte, Patrice Jean poursuit avec son oeuvre le même rêve que Samia, vivre de beaux moments dans la contemplation d'un réel qui ne suffit pas à le combler.

(N.b. : j'ai lu avec un vif intérêt la page 233 où un noceur décrit la fameuse toile de Willette, Parce Domine, peinte pour le cabaret du Chat noir. Il y pointe la tragédie couvant sous le vernis de légèreté, ce qui n'est pas d'un bon présage pour le prochain dîner potache :))

Pirates



Avec "Ma mère est une pirate" (Éditions Edwarda, 2026), Bénédicte Heim signe son livre le plus libre et le plus précis - le plus libre parce que le dialogue avec sa flamboyante éditrice sert de prétexte à des portraits, des scènes vécues, des digressions qui font feu de tous bois ; le plus précis parce qu'elle poursuit le travail d'amincissement et de sobriété déjà engagé dans le texte précédent. Cela donne des pages redoutables de style et de lucidité, ciselées, sonores, justes en définitive, ce qui est d'ailleurs l'une de ses ambitions.

Le précédent volume relevait encore du roman, même si fortement inspiré de son enfance - Bénédicte se projetait dans la tête d'un garçon malmené. Ici, le texte se fait journal intime et récit, un peu comme si l'éditrice à qui s'adressent les chapitres endossait le rôle d'accoucheuse et de psychanalyste.

Le portrait de la mère encadre l'ensemble. Il ouvre en donnant magistralement le ton. Pour conclure, il propose une jolie leçon de réconciliation. Au milieu, les portraits se multiplient, bienveillants et fascinés. On dirait que la narratrice s'ouvre à la beauté du monde à mesure qu'elle comprend mieux sa mère. De nombreux récits s'inspirent par ailleurs de son expérience d'intervenante dans ce lieu surprenant qu'est L'Adamant, qui avait déjà inspiré le film de Nicolas Philibert. En somme, tous les curseurs de l'humanité sont poussés à leur maximum et cela donne cette prose incandescente, dont on attend la suite.