La littérature sous caféine


mardi 2 juin 2026

Récit + histoire + essai

Bertrand Guillot pratique un genre singulier : le récit historique mêlé d'essai, ou plutôt de commentaires croisés sur notre époque et celle qu'il décrit. Anachronismes ? Je comprends tout à fait le plaisir à repérer dans le passé les échos d'enjeux contemporains. Dans "L'abolition des privilèges" (Les Avrils, 2022), il avait déjà raconté, d'une plume alerte et complice, la fameuse Nuit du 4 août, dont on ferait bien selon lui de s'inspirer. Dans "Querelle à la française" (2026) il remonte plus loin, vers la fin du Moyen-âge et ce "Roman de la rose" devenu l'objet d'une controverse, la toute première de la littéraire française, entre Jean de Montreuil célébrant le joyau de la courtoisie et Christine de Pisan, féministe avant l'heure, dénonçant sous les affèteries du style galant une vision brutale de la masculinité, qu'il ne faudrait pas avoir de scrupule à évacuer. J'avais précisément entrepris de lire l'année dernière ce grand classique, quelque peu oublié aujourd'hui, et j'ai été agréablement surpris que Bertrand - puisque nous nous connaissons depuis des décennies ! - s'attaque à un tel monument. J'ai aimé son érudition joyeuse, qui a l'élégance de rendre vivante une époque révolue, sans renoncer aux détails qui font le sel du genre. Et j'ai compris que l'on veuille trouver rétrograde ce "Roman de la rose". Cependant j'y avais surtout lu, pour ma part, un véritable traité mystique et l'oeuvre est si foisonnante qu'il me paraîtrait absurde de l'"annuler". Je rangerai donc les deux livres côte à côte dans mon rayon Moyen-âge, d'ailleurs destiné à grandir ces prochaines années.

Ys

Pendant plusieurs décennies j'ai tenté d'écrire des poèmes. Et puis l'année dernière la cristallisation s'est faite et j'ai composé d'une traite un recueil de cinquante poèmes, autour d'un thème singulier. En attendant qu'il trouve éventuellement preneur je me remets à lire de la poésie contemporaine et je tombe sur cet "Ys" (La Crypte, 2026) de Johanna Hess qui m'interpelle. Ce nom me fait rêver depuis que j'ai lu les mémoires d'Ernest Renan, qu'il ouvrait par l'évocation de cette ville mythique de Bretagne engloutie sous les eaux. Mon recueil fait la part belle aux paysages fantomatiques, sans tristesse mais avec solennité ; celui-ci mise au contraire sur l'effusion de vie, le récit fantasmatique et même l'humour - pour la première fois de ma vie, j'ai ri franchement en lisant de la poésie ! J'ai tellement été conquis par ce recueil que j'ai bien envie d'en faire un cours. Un étudiant de prépa peut-il vraiment citer une jeune poétesse contemporaine en dissertation ? Je ne sais vraiment pas comment un correcteur réagirait.

"le père c'est dans la voiture une montre qui brille une voix plus grave que les autres qui dit des phrases où les mots sont collés ou qui dit toujours la même phrase avec un mot géant"