La littérature sous caféine


mardi 12 mai 2026

Police

Chengdu, Chongqing, 8ème étonnement : la société de contrôle. Elle est palpable même pour le touriste. Les sacs sont contrôlés à l'entrée des métros, les pièces d'identité scannée dans les gares. Les caméras sont partout, surtout sur les routes. La police est présente à chaque coin de rue, les campagnes de recrutement pour l'armée s'affichent sur les murs. Plus étonnant, les comités locaux de propagande (sic) placardent de grandes et belles affiches, dans un style suranné vaguement inspiré par l'Europe des années 50, prônant des valeurs comme le civisme, le respect du travail et de la famille, la pratique du sport, l'entretien de la nature, le refus du braconnage... Le parti communiste veille au grain ! Et pour une tonalité très conservatrice. Comment ne pas penser aux dérives contrôlantes de nos propres républiques ? Nos gouvernements ne s'immiscent-ils pas chaque jour dans nos têtes, dans nos lits, dans nos assiettes ? Tocqueville l'avait prédit pour la démocratie. C'est peut-être une tendance mondiale du 21ème.

Candeur



Chengdu, Chongqing, 7ème étonnement : la candeur. Au risque de passer pour un épouvantable occidentalo-centré, je crois remarquer le côté bon enfant des foules. Ce sont de prouesses de changements de masques, des shows de drones chaque semaine, un goût pour les éclairages, le déguisement, le burlesque - peut-être moins appuyé cependant qu'au Japon. On a l'impression d'un peuple vivant avec surprise l'accession soudaine à la société d'abondance. Il n'aurait pas encore l'idée de s'afficher supérieur ou blasé. Sans parler d'une culture profonde de l'acceptation du monde... A moins qu'un certain nombre d'interdits posés par le régime... ?

lundi 11 mai 2026

Hommages

Il y a dix ans mourrait Prince. Quand j'ai appris la nouvelle j'étais dans une ville de province et je me suis rendu dans le seul bar susceptible de passer de la bonne musique. Là , sur le zinc, je l'ai pleuré comme un vieux frère. Il avait accompagné mon jeune âge avec sa créativité si riche, à même d'épouser toutes les aspirations. Je l'ai aimé jusque dans ses œuvres les plus improbables. Depuis, personne ne l'a vraiment remplacé. J'ai fait mon deuil de l'artiste autant que de ma jeunesse, et je regarde apaisé les nouveaux chemins qu'il me reste à pratiquer. Je suis heureux en tout cas de voir fleurir les hommages.

Camus



Chengdu, Chongqing, 6ème étonnement : le rapport aux livres. Les librairies sont rares (je n'en ai vues qu'à Chengdu) et elles tiennent surtout du café. On y vient pour passer un moment dans un bel endroit chic. On y prend des photos. Les seules personnes que j'ai vu lire étaient des enfants, accompagnant leur grand-mère au bookshop. En revanche les objets-livres sont superbes. Aucun livre de poche : il s'agit sans doute de rendre la lecture luxueuse, puisqu'elle se raréfie. Au rayon des écrivains classiques c'est Albert Camus qui remporte la palme, tous pays confondus. Sans exagérer, il doit représenter 70% des ventes de romans étrangers. Chacun de ses volumes expose son beau visage souriant - avec ses costumes, il doit incarner l'élégance, l'intelligence et la douceur d'un Occident rêvé. En deuxième place arrivent timidement Duras et son Amant.

vendredi 8 mai 2026

Géants



Chengdu, Chongqing, 5ème étonnement : le gigantisme. La Chine a dépassé la France par la technique, le Japon par le délire consumériste. Elle dépasse maintenant les Etats-Unis par la folie des grandeurs. On pourrait trouver ça puéril, digne d'une sorte de pulsion trumpienne. Mais il faut sans doute y voir l'irrésistible poussée d'un peuple considérable par le nombre, même s'il se contracte, et durement mis au travail. Une fois bien comprises les règles de la production capitaliste, le Parti peut agiter sa férule pour réaliser à peu près tout ce qui lui passe par la tête. Certes ce n'est pas toujours très beau mais nous changeons de dimension. Comment comparer Chongqing et Paris ? Ce n'est plus possible. Paris garde tout son charme, bien sûr. Mais, pour le dire poliment, elle a l'air désormais d'une toute petite chose.

Piété



Chengdu, 4ème étonnement : la piété populaire, palpable dans les temples et les palais. On s'y agenouille devant les Bouddhas. On y admire les immortels du Tao. On y achète des talismans, on y dépose des prières. Les poètes classiques sont célébrés avec la même componction. Ce sont des pratiques douces et joyeuses. S'agit-il vraiment de croire ? Un chauffeur de taxi m'expliquait que le Tao l'aidait à trouver l'apaisement. Je ne sais pas dans quelle mesure le communisme s'est appliqué à combattre les religions, mais une chose est sûre, les rites persistent. Que s'est-il donc passé de si terrible en France pour que les spiritualités soient toujours considérées avec méfiance ?

mardi 5 mai 2026

Vide



Chengdu, 3ème étonnement : l'incroyable consumérisme et la folie des centres commerciaux, des quartiers piétons. En matière de délire dans la profusion de gadgets, en matière de luxe aussi puisque les objets les plus raffinés s'offrent à la vue sans jamais craindre le vol ou le dérangement, ce n'est pas la France que la Chine a désormais dépassé mais le Japon. Le pays assume le plaisir à vendre, à acheter, à surconsommer, sans rien renier par ailleurs de superstitions ancestrales - les amulettes y sont légion. Il a l'air de perdre de vue les principes de sagesse taoïste. A moins qu'une certaine conscience du vide ?...

Jardins



Chengdu, 2ème source d'étonnement : la qualité des jardins publics. Comme ils sont denses, comme ils sont travaillés ! Ce sont des lieux de vie, presque des espaces communautaires. On ne se contente pas d'y faire un footing (cette chose n'existe pas) ou de s'y prélasser. On y boit, on y mange, on y joue, on y danse, on y prie. Les stèles, les fleurs, les temples, les cafés proposent un maillage serré de convivialités diverses. Je ne sais pas à quoi c'est dû. La densité urbaine elle-même ? Une qualité particulière de sociabilité, inspirée par un taoïsme mâtiné de socialisme ?

lundi 4 mai 2026

La Chine est le nouveau Japon



Retour à Chengdu, trente ans plus tard. Premier étonnement : la modernisation chinoise n'est pas galvaudée. 100 % des véhicules sont électriques, tout se commande et se paye par smartphone. Buildings, musées, métros sont du dernier cri. Le pays vit ses Trente glorieuses et ce nouveau bond en avant le propulse loin devant la France. Même en termes de civisme, de propreté, de qualité d'accueil, nous devons faire peine à voir. La Chine est le nouveau Japon ! Les prédictions de Peyrefitte sont désormais réalisées.

Préparatifs

A pays considérable, lectures imposantes... Deux romanciers majeurs m'accompagneront dans le Sichuan : l'énorme et nobélisé Mo Yan, le non moins pantagruélique Yu Hua dont le "Brothers" m'avait impressionné voilà déjà longtemps et que je me promets de finir, cette fois-ci. Son réalisme puissant m'avait fait penser à Dickens, pointes de burlesque en plus. Heureusement, les traités de taoïsme souffleront un peu de légèreté - voire de vide - dans cet ensemble roboratif.

vendredi 1 mai 2026

La comédie d'enterrement

C'est un genre en soi, la comédie d'enterrement - on en a des souvenirs émus chez Woody Allen, chez les frères Coen. Elle est même promise à un bel avenir puisque la société vieillit. Le pathos appelle son contrepoint. Le rire surgit d'autant mieux qu'il est interdit. Olivier Maillart a bien compris le principe : dans un Cotentin peu habitué aux atmosphères d'Apocalypse, il raconte l'échappée d'une bande de professeurs qui volent une urne funéraire ("Fermez vos gueules, les mouettes !", Héliopoles 2025). La virée devient picaresque. Contre toute attente, l'arrière-pays se révèle assailli par les névroses du moment, qu'on croyait cantonnées aux grandes villes. L'époque est folle, heureusement que le roman nous aide à en prendre le contre-pied !

L'amour fou



L'artiste Mascarade m'explique qu'il s'est amusé à écrire "L'amour fou" sur son tableau parce que le couple dont il s'inspire, le fameux American gothic de Grant Wood, n'a pas l'air de se réjouir. J'ai préféré y voir un clin d'oeil au livre d'André Breton. Non seulement j'ai récemment donné ce nom à un hôtel dans l'un de mes romans, mais je me plais, depuis qu'en voyage au Québec je suis tombé sur un tableau de Niki de Saint Phalle, l'Arcane 17 de son Jardin du Tarot, qui avait compensé mon regret d'avoir manqué la Gaspésie ayant inspiré l'Arcane 17 de Breton, à guetter les signes de la présence inopinée du mage surréaliste. (Cette manie m'est aussi venue parce que j'ai placé le Cercle potache sous le signe, entre autres, du Surréalisme). Rien que pour cette coïncidence, à la fois drôle et heureuse, j'ai éprouvé pour l'œuvre de Mascarade un attachement singulier, d'autant qu'elle s'applique à sublimer la ville de mon enfance, ce Havre moderne si mal aimé des poètes.